Notre groupe de Plounévez-Moëdec fut le premier du secteur pourvu en armes. Il m’avait été affecté une mitraillette. Ces armes avaient été parachutées le 3 mars 1944 à Maël-Pestivien puis réparties ensuite entre différents groupes par Paul NOGRE de Loc-Envel, qui fut par la suite arrêté le 13 avril 1944 à son domicile puis fusillé au camp Saint-Jacques près de Rennes le 23 Juin1944.
J’ai été contacté par Jules BLANCHARD de Trégrom pour aider à faire un déraillement sur Saint-Eloi. C’est Yves TREDAN du Vieux-Marché, créateur et responsable de "La Marseillaise" qui avait reçu l’ordre d’organiser et de réaliser ce déraillement.
Avec Alexis QUERREC nous avons quitté Plounévez-Moëdec notre commune d’origine dans la soirée. Notre parcours ne fut pas simple, car nous avons dû passer devant le Gollot où se trouvait un important casernement allemand, puis il fallut franchir la passerelle du barrage de Keransquillec pour aller sur l’autre rive.
Nous devions rejoindre de l’autre côté, à Trégrom, Jules BLANCHARD avec lequel nous avions rendez-vous. Celui-ci nous attendait et étant de la commune il nous guida à travers champs et bois; je ne me souviens plus quel chemin nous avons pris ne connaissant pas le secteur.
Arrivés à proximité de la voie, il nous a fallu faire très attention car des patrouilles allemandes circulaient sur la voie dans les deux sens. Nous sommes donc arrivés au dernier moment sur les lieux du sabotage, juste à côté du pont de Keranfiol. Sous ce pont passe une route qui mène au bourg de Saint-Eloi. Nous étions en fait deux groupes de 10 à 12 hommes en tout, l’armement était assez hétéroclite et composé de fusils de chasse et de vieux revolvers, seuls Alexis QUERREC et moi-même avions une mitraillette.
Nous avons donc escaladé un remblai pour aller sur la voie et juste à ce moment le bruit d’une draisine nous a obligés à redescendre précipitamment. Une fois l’engin passé nous sommes remontés sur la voie et déjà le bruit de la locomotive se faisait entendre venant de la direction de Brest.
Yves TREDAN aidé de 2 ou 3 camarades posèrent les explosifs avec le cordon bickford. Cela s’est fait très rapidement, quelques minutes ont suffi, il ne fallait pas traîner. Pendant ce temps les autres camarades en armes assuraient la sécurité des plastiqueurs en amont et en aval sur la voie, d’autres étaient postés sur la route à surveiller. On a entendu aussi le bruit d’une patrouille allemande venant de la direction de Bégard.
Lorsque le travail fut terminé, Yves TREDAN donna l’ordre : "Vite en bas, couchez-vous !". Presque aussitôt la locomotive arriva suivie d’une forte explosion qui fit un bruit infernal et sera entendue à plusieurs kilomètres à la ronde. Nous aperçûmes passant au-dessus de nos têtes un bout de rail qui alla atterrir dans une petite prairie en contre bas puis nous avons vu la locomotive dévaler le remblai, tout cela dans un bruit épouvantable.
Ensuite nous avons pris le chemin du retour, nous dispersant par petits groupes. Avec Alexis QUERREC nous sommes passés par Lanvoas à proximité de Keranfiol, puis nous avons emprunté sensiblement le même chemin qu’à l’aller. Au passage de la passerelle du barrage le jour pointait déjà.
L’endroit choisi pour le déraillement était idéal car sur ce tronçon de voie il n’y a pas de ligne droite : tout est en courbes, remblais et tranchées.
Le lendemain matin vers 10 heures, un voisin est venu me trouver et m’a dit en breton : "Il y a un train qui est parti encore ". Je lui ai répondu : "Ah bon !", mais en moi-même, je me disais : "Je sais très bien où il est !".
D’après les renseignements qui nous sont parvenus par la suite, dans le train il y avait beaucoup d’armement, il y eut de gros dégâts et le trafic fut arrêté plusieurs dizaines d’heures.